Mais comment fais-tu pour te mettre dans un état pareil ?

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Un lecteur qui, si il était magistrat aurait pu s’appeler Casamayor m’écrit un billet d’humeur que je ne résiste pas à vous faire lire car le sérieux, relatif, de ce blog n’excluant pas une petite récréation, le blog expérimente l’hébergement de quelques billets d’humeur de plumes invitées….

« Commençons par le commencement, la mise en état. Au TGI, ou à la cour d’appel, une mécanique bien huilée, avec souvent un magistrat qui en est chargé et qui peut brandir une ordonnance de clôture qui ferait rentrer de vacances le plus procrastinateur des avocats. Mais ce qui se déroule harmonieusement de relais en relais au TGI est parfois plus .. sportif devant les TC. Enfin devant chaque TC, puisque, ce blog l’a souligné, les TC ont souvent la marotte de réécrire le code de procédure, et même à l’intérieur de ce qui fut la Seine, le vocabulaire change, et les habitudes aussi. A l’ouverture de l’audience, presque tout le monde est déjà habillé, à l’exception de quelques petits nouveaux et nouvelles qui se risquent à encourir l’invitation du président à aller se rhabiller ailleurs. Le greffier est prêt à dégainer les affaires nouvelles car, il s’est astucieusement renseigné auprès d’un des juges pour savoir si le président commencerait par les affaires nouvelles ou les renvois.

Sonnerie, entrée plus ou moins solennelle du tribunal, l’audience est ouverte et « Monsieur l’huissier veuillez appeler les affaires venant pour renvoi simple ». Et voilà un greffier bon pour déplacer à toutesitesse 30 kilogs de dossiers en gromellant in petto « mais ils ne pourraient pas se décider une bonne fois pour toutes ? « 

Enfin, les affaires sont appelées, et se croisent à la barre ou a proximité deux, trois, quatre avocats ou plus. Oublions d’ores et déjà toute habitude de mettre le demandeur d’un côté, et le défendeur de l’autre. Chacun arrive du côté où était son banc et n’en demandons pas plus. Vous pensez que cela gène le juge qui aimerait savoir qui est en demande. Oui, mais il n’est pas le seul à s’interroger.. Bon, alors, Maître, vous êtes en demande ou en défense ?? Ben euh ??? Regard implorant le potentiel contradicteur .. ah toi non plus tu ne sais pas. Bon, attendez, je vais regarder ma liste…

Un ange passe …. il y a d’ailleurs toutes sortes d’anges qui passent dans les TC. Mais si tous ont des plumes, certains qui provoquent un peu trop le greffier chargé de la régularité des opérations se font parfois .. voler dedans. Ben non, ma petite, une stagiaire avocate, sans robe, ce n’est pas une avocate, alors si tu veux représenter quelqu’un il te faut un pouvoir spécial, pas une procuration d’un autre avocat. Habitués, les juristes qui font discrètement de la représentation à titre habituel, dégainent spontanément leur pouvoir et leur carte d’identité, afin de se faire remarquer le moins possible, on ne rigole pas avec ça.

Autre type d’ange qui passe, la personne physique venue elle-même dans ce monde qu’elle connait mal et dans lequel elle pense qu’elle va être jugée. Bien entendu, elle a regardé tous les bons feuilletons et n’a soigneusement rien communiqué à son contradicteur pour faire un meilleur effet de surprise. Ou elle essaiera de raconter le fond de son histoire à un tribunal chargé de mettre en état quelques centaines de dossiers en deux heures, et se heurtera à un refus incompréhensible pour elle. La seule chose qu’elle retiendra c’est qu’elle doit revenir un mois plus tard, mais .. pourquoi faire, aucune idée.

Mais pendant ce temps là, petite récréation chez les avocats, pris de court lorsque le cours normal des choses redémarrent.

– Bon alors Maître, que souhaitez-vous ?

– Je demande la radiation pour défaut de diligence demandeur.

– (sourire carnassier du juge ) vous êtes sur, Maitre ?

– Mais oui, cela fait quatre fois que vous renvoyez pour conclusions demandeur en vain !

– (sourire fatigué du juge ) : Maitre, le demandeur c’est vous .

– (sourire affolé de l’avocat) : Ah .. euh .. alors .. remise pour conclure ..

Le temps passe, les esprits se fatiguent et s’achauffent. Et le siège n’est pas plus que la barre à l’abri de quelques boulettes.

– Bon, allez, ce dossier a assez duré, vous irez en solution devant le présisent Truc décrète le président.

– Mais M. Président, j’aurais souhaité un renvoi pour répliquer.

– Non, allez ouste, solution.

– Mais Monsieur le Prédient dit une petit voix sortant d’un rabatchiffonnée, je suis en demande et je ne suis pas en état.

– Euh.. euh… bon, ben remise pour répliquer.

Et ca dure, ca dure et la chaleur monte, conduisant certains à s’endormir discrètement sur leur bancs. Mais ne vous méprenez pas, si le micro sommeil des avocats et un sujet de plaisanterie pour les juges qui les observent du haut de l’estrade, la situation n’est pas toujours idéale pour les avocats qui tentent d’éviter du regard l’asseseur qui somnole sur l’estrade.

Alors pour se distraire, chacun cède à ses petites marottes. Ca y est, zut, voilà l’obsédé des calendriers qui monte. Vent de panique chez certains mandataires qui se demandent, après avoir échappé à la tournée de vente de calendriers de leur facteur, comment ils vont pouvoir éviter de se faire asséner un calendrier de procédure. Aie aie aie on aurait du réviser notre dossier et savoir où on en est, mais bon .. depuis le temps qu’on s’en passait .. Allez espérons que cela va tomber sur un autre .. oui .. ouf, c’est bon . encore un mois de gagné. Mais l’laerte a été chaude. Faudra que je pense à demander ce que c’est que ce truc. On ne sait jamais.

Bon, revenons aux choses sérieuses. Ce dossier là, on ne me la fait pas, je l’ai regardé.

– M. le Président, je soiuhaite respectueusement soulever l’incompétence ratione loci de votre tribunal

– (le président , hilare): Ah non, Maître, cela ne va pas être possible.

– Mais, M. le Président, je vous assure, il y a un vrai problème de compétence que je dois pouvoir soulever ..

– (le président toujours hilare): Maître, c’est vous qui êtes en demande en qui avez assigné devant nous.

– ah .. (replis stratégique )

Et puis de temps à autre, passage d’un confrère de province, car vous l’aurez compris, ces anecdotes totalement fictives et pour lesquelles toute ressemblance ne serait que le fruit du hasard se passent en Ile de France. Aie, le pauvre est venu avec dossier de plaidoirie et même son client à l’audience .. de mise en état. Comment ca-ton faire pour lui expliquer gentiment qu’avec des rôles bien plein, on ne plaide pas directement …. et comment vat-il faire vis à vis de son client qui a fait 1000 kilomètres pour rien ?

Ah voici la distraction de l’après midi. Très énervé car déjà venu pour rien, ce confrère sollicite la jonction de trois dossiers.

(Président) Oui, Maitre, mais il n’y en a que deux au rôle d’aujourd’hui ( la troisième est au rôle du mois prochain).

(Avocat) mais vous m’avez déjà dit ca la dernière fois, où il n’y avait qu’une des trois affaires.

(Président) ben oui, justement, et là je vous propose un renvoi à un mois, comme ça toutes vos affaires y seront.

(Avocat) : Ah non, ca a asez dure je demande un bref renvoi, à quinzaine.

(Président) Mais Maître ..

(Avocat) : Moniseur le Président, renvoyez moi à quinze jours.

(Président tentant de masquer un début de fou rire contageiux avec ses assesseurs) : revoi à deux semaines.

et deux semaines plus tard, devinez ..

Mais n’en concluez pas qu’une audience ne serait drôle que vue de l’estrade. Vue de la barre, il y a aussi de savoureux moments quand par geste ou mimiques, le greffier, gardien de la régularité, tente respectueusement de faire comprendre au président que là cela ne va pas être possible.

Ah ces présidents tellement pressés de joindre deux affaires qu’ils ne laissent même pas le temps à l’huissier de l’appeler.

Le greffier, changé en statue de sel, se bloque et attend que l’affaire soit efffectivement appelée. Ou pris par une compétition tout ce qu’il y a de plus officieuse sur la durée de l’audience, s’apprête à lever l’audience, au grand désespoir des affaires renvoyées en fin d’audience et de l’huissier qui se demande ce qu’il va devoir en faire.

Et ne parlons pas de quelques juges un peu « geeks », qui inquiètent inutilement les avocats quand ils arborent un rictus ennuyé ou une grimace féroce, dont les plaidants imaginent à tort qu’elle s’adresse à eux ou à leur dossier, alors que la grimace ne s’adresse qu’à ce $*%è »à de micro-ordinateur/tablette/laptop qui bugge au mauvais moment.

Mais tout ceci ne saurait masquer la grande famille des auxiliaires de justice, qui en toute confraternité n’hésitent pas à venir substituer au pied très levé un confrère ou une consoeur qui a disparu dans une faille spatiotemporelle, pas plus que d’expliquer posément à une partie en personne ce qu’elle n’a visiblement pas compris.

Etonnez vous après des marathons pareils que certains se retrouvent à côté de .. leur rabat (voir photo en annexe). Il y a de quoi en perdre sa verticale .. ou se mettre en (mauvais) état.

Et pourtant, derrière ces rituels d’apparence surranée, ces petits ratés du quotidien, le tout ne marche pas si mal, et a largement fait ses preuves.

Avant d’automatiser, d’informatiser et de déshumaniser tout cela à grands coups d’investissement informatiques dont tout le monde est sûr que cela finira par marcher un jour, mais personne ne sait vraiment quand n’oublions pas de humer le parfum de ces salles d’audience et d’en écouter le bruit feutré. On ne sait jamais. »